Kentin Jivek est un auteur-compositeur interprète français internationalement reconnu. Originaire de Bordeaux, ce jeune surdoué trilingue (français, anglais, espagnol) surnommé le « Prince Noir de la néo-folk », multi-instrumentiste (Guitare, Piano, Orgue, Percussion, sitar,  et sons expérimentaux) et peintre à ses heures, débarque à Paris, il y a quelques années, avec, dans ses cordes, des influences musicales éclectiques issues du psychédélisme, du surréalisme, du dark folk et du folk ambiant. « Dès les premières notes que j’ai jouées à l’âge de 12 ans, je savais qu’à partir de ce moment, mes jours étaient comptés. (sic). Chaque chose serait unique et explosive de vie, c’est ma manière de ressentir l’amour et l’expression personnelle que traduit chacune de mes chansons ». Avant Paris et quelques reprises marquantes (Il faut écouter les yeux fermés cette reprise magnifique du titre « Est-ce ainsi que les hommes vivent » de Léo Ferré) inspiration Rive gauche, forme de parenthèse dans cet univers éclaté et éclairé, les premières émulations se passent pourtant sur le sol irlandais. Jivek, « l’homme-orchestre » achète une guitare dans une brocante, et se plonge dans les partitions de musiques traditionnelles celtes et irlandaises, en découpant les parties et en les jouant jusqu’à plus soif. Des voyages fondés sur l’altérité, transits « en quête de », alternent les ponctuations de création musicale et forgent l’homme en même temps qu’ils ourlent les compositions.

Celles-ci rassemblent un style unique d’écriture, de chant de l’artiste (à la voix de stentor), de reliefs lyriques, de variations d’ambiances, de fragrances originelles provenant des histoires de la mythologie, du folklore psyché, de fantasmagories naturalistes. Depuis 6 ans, le leitmotiv ne varie pas : « il faut exprimer des images et des mots qui n’avaient pas leur place dans la vie de tous les jours ». Parce qu’« une chanson n’est pas que musicale, mais une illustration faite de vibrations et d’images. Tout cela doit rester libre et permettre à l’auditeur de s’approprier les moindres instants contenus ». Ou encore « Chanter en plusieurs langues est une manière d’exprimer les choses sous un angle différent que sa langue maternelle. Voyager entraîne toutes sortes de conséquences logiques qui permettent d’avancer et de poursuivre ». C’est dit.

Plusieurs portraits et chroniques sont parus à propos de Kentin Jivek, « le magicien des mots ». Chacun de ses déplacements en Europe fait d’ailleurs l’objet de revues de presse de ses albums sans cesse recomposées à l’aune d’un imaginaire foisonnant et sans limites. Justement, ce qui marque son œuvre, c’est le retour à la conscience d’une image, d’une impression si faible ou si effacée qu’à peine est-il possible d’en reconnaître les traces. C’est-à-dire que sa musique virevoltante, puissante, profonde, exacerbée m’évoque des réminiscences : des réminiscences du passé, de vague réminiscence, confuse, comme l’on dirait noblement de quelqu’un dont la tête faiblit, qu’il n’a plus que des réminiscences, parce qu’il n’a plus de souvenirs. Certains morceaux sont imprégnés de cette réminiscence qui vous tient « tout en haut », au point de vous statufier et comme l’écrivait Sainte-Beuve : Laréminiscence est, en un mot, un réveil fortuit de traces anciennes dont l’esprit n’a pas la conscience nette et distincte. Les sons sombres et ténébreux relatent une mémoire profonde, lointaine, comme venue du fond des âges. Réminiscence ancestrale, héréditaire. Tout au fond de son cœur restait trop vivace l’amour des espaces et l’instinct sauvage (...). Une réminiscence venue des tréfonds de l’être, comme une grande vague d’équinoxe sauvage, balaya tout le passé, et ses ailes frémissantes s’ouvrirent largement pour l’essor et la fuite vers la forêt. Est-ce une réminiscence lointaine des fêtes païennes du solstice qui célébraient la fuite de l’hiver et le retour du soleil printanier ?

Kentin Jivek est un artiste prolifique. Un exégète curieux. Versatile. Des albums live en deux ou plusieurs parties jalonnent – en moyenne tous les 6 mois – d’autres albums depuis le Ode to Marmaelesur lequel la presse écrite musicale n’avait déjà pas tari d’éloges. Comment pourrait il en être autrement dans la mesure où le musicien, toujours en quête d’expériences, n’hésite pas à « creuser » le créneau folk qui l’habite en incorporant de nouveaux sons expérimentaux ? Le dernier album Third eye– mars 2012 – est un bel exemple en la matière. La musique ne serait rien d’autre que ce matériau clair exploitable, en élaboration permanente. « le folk habité du Parisien voyageur se distille à travers des brumes d’éther et de poussières presque bruitistes, mêlant ses teintes instrumentales dans des fondus impressionnistes qui renforcent un hermétisme savamment entretenu. Ses textes se nourrissent de nombreuses et obscures références. Ils ne sont pas étrangers au sentiment de mystère qu’éveille son art aux atmosphères troublants » a-t-il été écrit au printemps quelque part au moment de la sortie du nouvel album. Ecouter les chansons de Kentin Jivek revient à effectuer un aller sans être certain (e) de pouvoir faire le trajet retour. Un pays étrange et fantastique, un territoire singulier, tourbillonnant, fait d’aspérités, d’évocations, de fables, d’incantations même, sans frontières déterminées. On est happé d’emblée. La symbiose est forte, et la musique vous envoûte, en vous prenant ensemble cœur, cerveau et âme. Ce qui me plaît davantage est sans conteste les textes – un peu plus anciens – d’inspiration surréaliste (Parce que c’est toi ou Et vogue la verve), pour le côté bretonnien qui m’est si cher. Il n’est pas forcément rare de rencontrer de tels textes dans le rayon anglo-saxon des chansons folk et pop mais en aucun cas dans le répertoire français, c’est la première fois. IL est primordial de le souligner…

Les ascendants musicaux de Kentin Jivek sont nombreux et les influences, très denses. Le mouvement Cobra a toujours eu une influence majeure sur lui et ses dispositions de créateur. A la manière d’un détour essentiel pour ceux qui veulent découvrir ces peintres. Les titres en anglais montrent une très grande palette d’influences, d’où l’épaisseur artistique du personnage. S’accordant à certains titres, les influences de Current 93, Dead Can Dance sont nettes. Kentin Jivek : « Porno For Pyros » est un groupe qui m’a beaucoup marqué. Aujourd’hui, j’écoute Karl Sanders (Frontman du groupe de Metal égyptien Nile) et “Stars Of The Lid” pour le côté Drone ». Je l’ai personnellement vu en représentation à quelques concerts et à chaque fois, chaque exhibition présentait une configuration différente. Ou bien, accompagné d’un trio de musiciens qui jouent du violon, percussions et guitare, ou bien en duo avec 2 guitares, ou bien samples et claviers, ou bien piano et guitare, ces considérations arrivent à point nommé pour appuyer la qualité des performances. Il a donné plusieurs spectacles en Angleterre, en Espagne, en Grèce, en Allemagne pour présenter ses albums et la Norvège (invité en tant que soutien à Tony Wakeford de Sol Invictus, à Oslo, pour interpréter des chansons de l’album « Ode à la Marmæle » puis au Portugal, la Suisse et la France depuis le début de l’année 2011. Les collaborations internationales sont régulières et façonnent ce parcours déjà exceptionnel : (il y eut le groupe allemand The Trail (Marcel Barion, Kai Naumann et Marcus Stiglegger), ou avec Miro Snejdr récemment) – Les influences littéraires – on l’aura compris – sont également très palpables. Arthur Machen pour le côté mystique, et Ray Bradbury plus contemporain et intemporel. On peut rajouter sans hésiter Stig Dagerman à qui une chanson est dédiée, Baudelaire, Allan Poe à qui certains textes prégnants me font songer, Nerval, Rimbaud. Et comme si tout ce talent ne suffisait pas, Kentin Jivek, souhaitant échanger « de créatif à créatif » a également écrit pour Nicolo Pelizzon une chanson inspirée de son livre The Anatomy Lessons. « Cette collaboration tombait à pic étant donné que je ne souhaitais plus chanter des choses inspirées de quelques imageries personnelles, mais plus en découvrant le travail visuel des autres ».

Depuis août 2012, on peut écouter Melencolhia, piste principale d’un nouveau triptyque.http://kentinjivek.bandcamp.com/album/melancholia, c’est un chef d’œuvre à part entière. Est-ce un hasard (?) si ce titre emprunte au fameux nom donné à une gravure sur cuivre d’Albrecht Durer ? Comment ne pas y voir une influence certaine ? Ici et là, le titre est pris de l’œuvre où il apparaît comme un élément de la composition. Melencolhia est souvent considérée comme faisant partie d’une série, Meisterstiche, comprenant également Le chevalier, la mort et le diable (1513). Cette œuvre d’une richesse exceptionnelle a été l’objet d’un nombre considérable d’études. Quoi qu’il en soit, la présence des divers éléments symboliques dans ce chef-d’œuvre musical de Kentin Jivek, leurs relations mutuelles et les multiples échos ténébreux qu’ils se renvoient, l’unité organique qui se dégage de leur arrangement, restituent à l’auditeur un peu de cette lumière divine oubliée. J’ai le sentiment, chaque fois que j’écoute ce morceau, d’être au cœur d’un univers de connaissances hermétiques dont l’artiste a voulu rappeler la puissance toujours effective de contrastes destinés à susciter notre fascination. Mouvement régalien de la tension secrète dirigée vers le dénouement de la mélancolie émanée de l’astre sombre. Il s’agit d’une allusion allégorique à l’illusion, aux ténèbres et à l’ignorance.

Le beau Kentin Jivek est de ces artistes qui modifient le cours de l’histoire de la chanson. Grand bien nous fasse d’écouter ces envolées mystérieuses, en allant à la rencontre de ses paraboles, comme uneinvitation au voyage…

 

 

Laurence Biava